Archive

Posts Tagged ‘XIXe’

Pérhindérion n° 2 : Considérations pour servir à l’intelligence de la précédente image [Le martyre de Sainte Catherine, Dürer] (1896) – Alfred Jarry

novembre 8, 2014 Laisser un commentaire

Les roues du supplice s’étant brisées avec explosion et mort des bourreaux, et le ciel ayant foudroyé et tonné des pierres, cependant que le feu terrestre s’écartait de Sainte Catherine, elle eut le col tranché par le fer et ainsi finit.

Il y a autre chose dans cette image, ou mieux cela plus complètement écrit selon l’éternité par les tailles du bois.

La roue est le centre, excentrique un peu, comme est le centre d’un éventail, lequel est complet quoique non disque. Et il y a une manivelle pour mouvoir la roue, et cette roue est double et les deux moitiés tournent en sens inverse, comme aussi s’ouvre l’éventail. Les flammes coulent selon cette rotation comme l’eau d’un moulin, et les tailles du sol de la colline se précipitent vers elles, qui les continuent, et les arbres au-dessus sont d’autres tailles horizontales empilées qui descendent de la réserve de droite, sous un nuage, et alimentent la giration de la roue.

La pluie du ciel choit selon les deux côtés d’un triangle isocèle dont ces tailles horizontales sont la base; la base emplie s’incurve (forme de pluviomètre) et crée le bras droit du bourreau, levant manteau et épée du bras droit; un autre se couvre du bras gauche, levant aussi au vent son manteau selon la ventilation des ailettes de la roue soufflerie, et ils sont les deux oreilles d’un pentagone ou cerf-volant renversé; et la forme du triangle est visible aussi, pour signifier Dieu; le feu Père tonne entre les nuages copersonnels.

Et par dessus la ville, qui est portée par la roue, il y a une colline qui descend du ciel, et qui s’abaisse jusqu’à la terre où sont les bourreaux morts et les feuilles rappel de la roue; et il y a trois étages dans l’image, pour signifier les trois mondes. La colline coule harmonieusement avec les plis de la robe et la belle ligne des muscles jumeaux incurvée, qui sont les jambes de Dürer. Cette robe et ces jambes sont la traîne et la robe d’une plus grande Sainte Décapitée qui remplit l’image, avec la croupe à l’épaule du bourreau, la nombril à l’œil de Catherine, la taille à la ligne terminale horizontale des tailles de la colline. Son cou tranché expire selon l’arête dure des radius de l’homme fuyant, dans le prolongement du seul des traits du nuage qui tonne qui soit non plus estoc mais glaive. Et la tête et la chevelure ont roulé parmi la ville déclive et les arbres vers le moulin de la roue, pour qu’il ait giration nouvelle.

Publicités
Catégories :Citations Étiquettes : , , , ,

Le songe d’une femme (1899) – Remy de Gourmont

septembre 7, 2014 Laisser un commentaire

Je sentirai mieux encore le charme et la valeur de ces jours d’activité sanguine quand ils se seront un peu éloignés de moi ; mais je les range dès maintenant parmi les plus décisifs de ma vie. Je t’en ai raconté quelques épisodes, mais comment en dire toutes les heures et toutes les minutes? Ni Annette, ni Joconde elle-même, d’un parfum plus fort, ne m’ont masqué le reste de la nature, mais j’ai joui plus profondément, mêlée à ces odeurs de femmes, de l’odeur ingénue des feuilles et des bêtes, des ruches et des cigües. Il n’y a de vie que de nous, peut-être ; un bras nu qui se glisse dans les rosiers augmente la beauté des roses et l’herbe est plus verte le long du sillage qu’y laisse une robe de femme ; un désir se lève en notre cœur vers tout ce qui vit, – et je baisai, je m’en souviens, sur les lèvres d’Annette, les bois, les joncs, les bruyères et les pierres.

Catégories :Citations Étiquettes : , , ,

Le songe d’une femme (1899) – Rémy de Gourmont

novembre 1, 2013 Laisser un commentaire

Ne me reconnais-tu pas, amant? Nous sommes ce que tu aimes et ce que tu viens d’adorer séparément. Nous sommes, réunies à la hâte, il est vrai, la beauté même qui t’a réjoui cette nuit ; nous sommes chaque partie d’elle-même, chacune des chapelles où tu t’es mis à genoux avec beaucoup de ferveur. Qu’importe l’ordre de notre architecture? Veux-tu que les jambes soient des bras et les bras des jambes? Voilà. Regarde. Veux-tu que les yeux soient au bout des seins et les framboises des seins à la place des yeux? Voilà. Regarde. Veux-tu que la bouche qui te parle, te parle d’entre mes blanches cuisses, mon mignon? Voilà. Regarde. Veux-tu que la tête descende à la hauteur de mon ventre et que mon ventre soit ma tête? Voilà. Regarde. Tu vois je m’exprime très bien et pourtant je n’ai pas de dents. En suis-je moins belle? Nous n’en sommes plus, mon cher, à la spécialisation des organes. Nous sommes des intelligences, nous autres, et nous savons tirer parti des anomalies. N’as-tu pas un petit miroir de poche? Donne. Oh! que je suis jolie! Voilà l’ordre véritable des choses, voilà l’architecture définitive.

Catégories :Citations Étiquettes : , , ,

Journal (1898-1918) – Paul Klee

septembre 7, 2012 Laisser un commentaire

Le pur mouvement nous paraît banal. L’élément temporel doit être éliminé. Hier et aujourd’hui en tant que simultanéité. La polyphonie dans la musique pourrait répondre dans une certaine mesure à ce besoin. Un quintette du Don Giovanni nous est plus proche que le mouvement épique du Tristan. Mozart et Bach sont plus modernes que le XIXème siècle. Si dans la musique l’élément temporel pouvait être surmonté par un mouvement rétrograde pénétrant jusqu’à la conscience, une floraison tardive serait encore concevable.

[…]

Je pouvais désormais redevenir un illustrateur d’idées, après m’être frayé la voie dans le domaine formel. Et dès lors je ne me souciai plus d’un art abstrait. Seule demeurait l’abstraction du périssable. Le monde était le sujet de mon art, encore que ce ne fût point celui-ci, le monde visible.

La peinture polyphonique est en ce sens supérieure à la musique que le temporel y est davantage spatial. La notion de simultanéité s’y révèle plus riche encore. Pour bien représenter le mouvement rétrograde que j’imagine en musique, je rappellerai les images reflétées sur les vitres latérales d’un tramway en marche. Aussi, cherchant à mettre l’accent sur le temporel à l’exemple d’une fugue dans le tableau, Delaunay choisit-il un format d’une longueur illimitée.

Catégories :Citations Étiquettes : , , , ,

La tragédie de la culture: La mode (1895) – Georg Simmel

juin 28, 2012 Laisser un commentaire

La façon donnée à l’homme de concevoir les phénomènes de la vie nous fait sentir une pluralité des forces en tous points de l’existence; chacune de ces forces, en l’occurrence, s’évertue à dépasser le phénomène réel, brise contre l’autre son infinité, la convertit alors en simple tension et nostalgie. Dans tout agir, fût-ce le plus complet et le plus fécond, nous sentons quelque chose qui n’est pas encore parvenu entièrement à s’exprimer. Cela étant dû à la limitation réciproque des éléments qui s’entrechoquent, leur dualisme révèle justement l’unité de la vie globale. Et il faut d’abord que chaque énergie intérieure excède la mesure de son expression visible pour que l’existence acquière cette richesse de possibilités inépuisées qui va compléter sa réalité fragmentaire; alors seulement, les manifestations de la vie laissent soupçonner des forces plus profondes, des tensions plus ouvertes, une lutte et une paix de plus grande ampleur que les données immédiates ne le trahissent.

 

Catégories :Citations Étiquettes : , , ,

Serres chaudes: Attouchements (1889) – Maurice Maeterlinck

mai 22, 2012 Laisser un commentaire

 

Ô les attouchements !
L’obscurité s’étend entre vos doigts !
Musiques de cuivres sous l’orage !
Musiques d’orgues au soleil !
Tous les troupeaux de l’âme au fond d’une nuit d’éclipse !
Tout le sel de la mer en herbe des prairies!
Et ces bolides bleus à tous les horizons !
(Ayez pitié de ce pouvoir de l’homme!)

Mais ces attouchements plus mornes et plus las !
Ô ces attouchements de vos pauvres mains moites !
J’écoute vos doigts purs passer entre mes doigts,
Et des troupeaux d’agneaux s’éloignent au clair de lune le long d’un fleuve tiède.

Je me souviens de toutes les mains qui ont touché mes mains.
Et je revois ce qu’il y avait à l’abri de ces mains,
Et je vois aujourd’hui ce que j’étais à l’abri de ces mains tièdes.
Je devenais souvent le pauvre qui mange du pain au pied du trône.
J’étais parfois le plongeur qui ne peut plus s’évader de l’eau chaude !
J’étais parfois tout un peuple qui ne pouvait plus sortir des faubourgs !
Et ces mains semblables à un couvent sans jardin !
Et celles qui m’enfermaient comme une troupe de malades dans une serre un jour de pluie !
Jusqu’à ce que d’autres plus fraîches vinssent entr’ouvrir les portes,
Et répandre un peu d’eau sur le seuil !

Oh! j’ai connu d’étranges attouchements!
Et voici qu’ils m’entourent à jamais !

On y faisait l’aumône un jour de soleil,
On y faisait la moisson au fond d’un souterrain,
Il y avait une musique de saltimbanques autour de la prison,
Il y avait des figures de cire dans une forêt d’été,
Ailleurs la lune avait fauché toute l’oasis,
Et parfois je trouvais une vierge en sueur au fond d’une grotte de glace.

Ayez pitié des mains étranges !
Ces mains contiennent les secrets de tous les rois !

Ayez pitié des mains trop pâles !
Elles semblent sortir des caves de la lune,
Elles se sont usées à filer le fuseau des jets d’eau !

Ayez pitié des mains trop blanches et trop moites !
Il me semble que les princesses sont allées se coucher vers midi tout l’été !
Éloignez-vous des mains trop dures!
Elles semblent sortir des rochers !
Mais ayez pitié des mains froides !
Je vois un cœur saigner sous des côtes de glace !
Ayez pitié des mains mauvaises !
Elles ont empoisonné les fontaines !
Elles ont mis les jeunes cygnes dans un nid de ciguë !
J’ai vu les mauvais anges ouvrir les portes à midi !
Il n’y a que des fous sur un fleuve vénéneux !
Il n’y a plus que des brebis noires en des pâturages sans étoiles !
Et les agneaux s’en vont brouter l’obscurité !

Mais ces mains fraîches et loyales !
Elles viennent offrir des fruits mûrs aux mourants !
Elles apportent de l’eau claire et froide en leurs paumes !
Elles arrosent de lait les champs de bataille !
Elles semblent sortir d’admirables forêts éternellement vierges!

 

Catégories :Citations Étiquettes : , , ,

Les jours et les nuits (1897) – Alfred Jarry

mai 22, 2012 Laisser un commentaire

La lampe brûla sur la table rouge et respira son cri de grillon. Les murs étaient tendus de vert jaune, et ce fut aussi bien le chant des élytres des insectes de la mousse, que le déchirement intime du tronc du soufre au cœur cristallin.
Du noir cuivré posa ses mouches sur le masque blanc regardant par le mur, et sous le moulage Valens se mit à apparaître et vivre. Il souleva un peu vers les coins extérieurs ses sourcils, garda les yeux baissés et pleura un peu d’âme, comme l’ombre d’une fumée, de ses cils par ses lèvres et son menton nus, vers Sengle. Et sa bouche pensa.
La bouche seule, comme une feuille d’arbre, est différente selon tous les visages, et c’en est la partie qu’on puisse dessiner sans savoir dessiner, car on signifiera toujours par des traits courbés au hasard des lèvres et des mouvements de lèvres qui existent. Et même quand les voix sont pareilles, deux qui causent ont des bouches différentes. Parce qu’il y a des instants où ils ne causent pas et où les bouches restent elles-mêmes. C’étaient des lèvres militairement domestiquées pour la convention du langage qu’épiaient les petites sourdes-muettes d’Auray, avant de leur répondre par la géométrie d’une uniforme gymnastique.
Valens se taisait et c’était bien la voix du Silence de Valens libre.
Et l’on prouve physiquement que des lèvres moulées en plâtre sont plus éloquentes que les lèvres rouges : celles-ci boivent la lumière et sont réellement noires ; la bouche du masque renvoyait vers Sengle le baiser de tous les soleils aspirés ensemble et de toutes les lampes épuisées sur la table des lectures.

 

Catégories :Citations Étiquettes : , , ,