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Entre Fantoine et Agapa : Ubiquité (1951) – Robert Pinget

octobre 19, 2014 Laisser un commentaire

« A tel endroit, disons à Manhattan, se trouvait un jour telle personne ». Ça ne va pas. Il faut dire : « Un maquignon se trouvait à Bucarest au moment où ». J’aimerais mieux : « A Vaugirard, un jour de pluie, ma femme ». Non. Le plus simple, c’est :
Il était une fois des fois, à Manhattan, une personne qui était maquignon à Bucarest au moment où Vaugirard fut annexé à Paris, sous la pluie, ma femme.
Ça fait qu’on ne comprend pas. Si on cherche le sens à tout prix, on saisira plus ou moins qu’il s’agit d’une même personne. Or tel n’est pas le cas. Il s’agit de plusieurs personnes qui chacune était plusieurs, dans des endroits différents au même moment. C’est impossible à dire synthétiquement et avec précision. On ne peut que suggérer le synchronisme en énumérant, et en reliant les propositions par des adverbes circonstanciels. Mais l’effet sera manqué. Un conte doit faire impression d’entrée. Tant pis, foin de l’élégance, je raconte quand-même :
Un jour de 1860, date de l’annexion de Vaugirard à Paris, au moment même de la signature du document, une habitante de Manhattan prenait le bateau pour Bucarest où elle travaillait depuis deux ans comme maquignon, et m’attendait près de la fontaine Médicis.
Au même moment un maquignon de Bucarest, un vrai maquignon en chair et en os, installé dans la ville depuis deux ans et qui n’en bougerait plus jusqu’à sa mort, quittait Manhattan et m’attendait sous la pluie à Paris.
Au même moment ma future femme qui m’attendait au Luxembourg, furieuse de mon retard, vendait un cheval de trait à Bucarest et s’éloignait de Manhattan.
Jusque-là, c’est clair. Il faut que je dise maintenant que la personne de Manhattan allait à Bucarest rendre visite au maquignon. Le maquignon l’attendait. Ma future femme, à la fontaine, s’attendait entre eux deux. Quand la personne arrivée à Bucarest entra chez le maquignon, celui-ci se visita donc lui-même, la personne s’embrassa sur la bouche, ma femme fit l’un et l’autre (j’étais alors marié) et tous trois furent dans mon lit.
J’ajoute que ma femme était la personne de Manhattan, rencontrée six mois après et à laquelle j’avais, le jour de l’annexion de Vaugirard, donné rendez-vous au Luxembourg. Du fait qu’en m’attendant elle pensait à son départ de Manhattan et à son Maquignon de Bucarest, inversement elle devait être présente à la fontaine six mois plus tard car elle m’aima follement. L’amour fait de ces choses et bien d’autres, c’est un lieu commun. Quant au maquignon, il savait d’avance qu’il serait jaloux six mois après. La haine a les mêmes effets : il était donc présent à Médicis lors du départ. Ma femme et son amant, quand ils se sont rencontrés à Bucarest et qu’ils se trouvaient en même temps dans mon lit… Mais je n’insiste pas, c’est cousu de fil blanc.

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Fable (1971) – Robert Pinget

juin 11, 2014 Laisser un commentaire

On retrouverait Miaille après la fuite du romanichel, renouant un à un les fils de la toile, réapprenant la formule, cette demeure qui est la notre, mais n’occupant plus que le grenier. Par une sublimation inattendue la maison n’aurait plus ses fondations dans la sol de la cour mais un étage au-dessus, aérienne, flottante, le galetas devenu rez-de-chaussée. Et les promeneurs passant sous elle lèveraient le nez croyant à un nuage de pluie, à un brouillard, à quelque phénomène vernaculaire, on en parlerait dans notre feuille locale mais seule notre poétesse aurait percé l’énigme, familière des lévitations. Hoquetante, griffonante, chevrotante, bavotante, ne quittant plus son salon philippotard elle serait devenue l’instrument d’une muse tyrannique, n’aurait plus que la peau sur les eaux mais son poème d’idylle fuligineuse se ferait dur comme roc.
Nous avons vu la sibylle en chaussettes, lui avons demandé le temps pour demain.
Nous avons vu la sibylle en mitaines, lui avons demandé le nom secret de Dieu.
Nous avons vu la sibylle au tricot, lui avons demandé quoi faire de nos carcasses.
Elle répond inlassable ce présent à dissoudre itou, chaussez vos sandales et ceinturez-vous les reins.

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Hôtel Notre-Dame (1917) – Blaise Cendrars

juillet 30, 2013 Laisser un commentaire

Je suis revenu au Quartier
Comme au temps de ma jeunesse
Je crois que c’est peine perdue
Car rien en moi ne revit plus
De mes rêves de mes désespoirs
De ce que j’ai fait à dix-huit ans

On démolit des pâtés de maisons
On a changé le nom des rues
Saint-Séverin est mis à nu
La place Maubert est plus grande
Et la rue Saint-Jacques s’élargit
Je trouve cela beaucoup plus beau
Neuf et plus antique à la fois

C’est ainsi que m’étant fait sauter
La barbe et les cheveux tout court
Je porte un visage d’aujourd’hui
Et le crâne de mon grand-père

C’est pourquoi je ne regrette rien
Et j’appelle les démolisseurs
Foutez mon enfance par terre
Ma famille et mes habitudes
Mettez une gare à la place
Ou laissez un terrain vague
Qui dégage mon origine

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Journal (1898-1918) – Paul Klee

septembre 7, 2012 Laisser un commentaire

Le pur mouvement nous paraît banal. L’élément temporel doit être éliminé. Hier et aujourd’hui en tant que simultanéité. La polyphonie dans la musique pourrait répondre dans une certaine mesure à ce besoin. Un quintette du Don Giovanni nous est plus proche que le mouvement épique du Tristan. Mozart et Bach sont plus modernes que le XIXème siècle. Si dans la musique l’élément temporel pouvait être surmonté par un mouvement rétrograde pénétrant jusqu’à la conscience, une floraison tardive serait encore concevable.

[…]

Je pouvais désormais redevenir un illustrateur d’idées, après m’être frayé la voie dans le domaine formel. Et dès lors je ne me souciai plus d’un art abstrait. Seule demeurait l’abstraction du périssable. Le monde était le sujet de mon art, encore que ce ne fût point celui-ci, le monde visible.

La peinture polyphonique est en ce sens supérieure à la musique que le temporel y est davantage spatial. La notion de simultanéité s’y révèle plus riche encore. Pour bien représenter le mouvement rétrograde que j’imagine en musique, je rappellerai les images reflétées sur les vitres latérales d’un tramway en marche. Aussi, cherchant à mettre l’accent sur le temporel à l’exemple d’une fugue dans le tableau, Delaunay choisit-il un format d’une longueur illimitée.

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Clope au dossier (1961) – Robert Pinget

septembre 7, 2012 Laisser un commentaire

Et Toupin de son œil en dedans verrait défiler sur la toile simple suggestion d’abord la dernière des personnes qu’il aurait vues passer effacée par l’avant-dernière puis par celle d’avant et par les autres et il les suivrait en tournant à ce moment sa manivelle à l’envers simple distraction ce qui ferait dire à Maurice qu’est-ce que vous nous jouez là monsieur Toupin ou au contraire ne rien dire et recommencer sa toile non pas comme hier mais avec ces passantes surgies de la ritournelle à l’envers et on se demanderait simple hypothèse si dans un sens Maurice et Toupin ne feraient pas la toile ensemble, une toile en arrière au-dessus peinte de ces passantes et de leur train-train et de cette misère sous les platanes, une autre toile dont celle-ci cette dernière-née du café du matin et de la nuit et du mal de cœur ne serait qu’une mauvaise copie, l’autre la vraie naviguant déchiquetée au-dessus des têtes puisqu’un jour viendra où ni Toupin ni personne ne pourra n’y étant plus dire j’étais là attentif à ce moment précis.

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Le Libera (1968) – Robert Pinget

août 31, 2012 Laisser un commentaire

Ces quatre figures figées sous le platane, le courant d’air tant redouté par mademoiselle comment déjà éteignait les bougies emportant jusqu’au faîte de l’arbre séculaire les Libera et autres bredouillements.
Après l’absoute on aurait serré la cuillère à la famille coincée entre Saint Antoine et les fonds baptismaux, le père, la mère, la frangine, tout le tremblement.
Ou se taper un bon coup de pinard.
Accoudé à sa fenêtre le pauvre à son âge quoi d’autre pouvait l’absorber.
Un enterrement ni plus ni moins.
Libera me Domine comme si la bouse qu’on nous balancerait sur le coin de la figure.
Libera me Domine comme si l’embouteillage bien tarte.
De merda aeterna excusez le calembour.
Une petite saloperie pas chère pour nous remettre de nos émotions, comprenez-moi de deux choses l’une.
Les cancans de ces dames, de quoi passer un bout de temps.
Ou que l’ombre à la nuit tombante.
Ou que ce pauvre enfant comment s’appelait-il.
Ces petites frimousses à vous donner froid dans le dos.
Bref le fiasco ou quelque chose d’approchant.
Plus rien depuis tant d’années, un malaise comment dire, une soif peut-être mais c’est loin tout ça.
Le voir encore ce matin de juillet sur le pas de sa porte.
Comme si le drame remâché, digéré et le reste.
Plus question de se reprendre, plus question de finir.
Le fiasco ad vitam, sortilèges bousillés et c’est bien comme ça.
Tel qu’il couvait ailleurs.
Des choses comment ça s’appelle, entrevues, épiées, on peut toujours courir, elles vont bien au-dessus des cimes.
La clique des vieux bobards, mirages tartes et autre quincaille dans nos caboches cahotantes.
Sortilèges bousillés.
Plus question de finir.
Une soif mais pour l’éteindre je pourrai toujours courir.
Une soif oui, selon moi.

 

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