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Posts Tagged ‘Roumanie’

L’homme approximatif (1931) – Tristan Tzara

novembre 26, 2012 Laisser un commentaire

 

je me souviens d’une sereine jeunesse qui ramassait à son étalage
les soupirs luisants de l’éclatement épars
sans bruit mais bourrés de flammes
comme je les aime quand ils ressuscitent métalliques des larmes
tu le sais – neigeuse adolescence – te souviens-tu
des dangers virevoltants dans l’embrun noir de larmes
parmi les bouées des seins coupés
nous voulions boire tout le sang des rochers purulents de soleil
qu’essayaient de happer les vagues aux gueules brûlantes
la mer amenait des cicatrices encore voluptueusement chaudes
à chaque gémissement elle vidait son sac de crécelles
de tant de douleur
ne sachant plus quoi faire te souviens-tu du bruit qui nous enlaçait
de notre étreinte qui faisait pâlir les mauvais augures de la flamme
et l’écluse du soleil cédait sous le poids de tant de clarté
un oeil de raisin que l’on crève
c’était une journée plus douce qu’une femme qui palpitait d’un bout à l’autre
j’ai vu son corps et j’ai vécu de sa lumière
son corps se tortillait dans toutes les chambres
offrant des dieux inassouvis aux aveugles adolescences
des monceaux d’enfants changés en sauterelles sur d’immenses désolations de plages
les chevilles glapissantes d’un bonheur sauvage
des branches jasant dans les fragiles ruisseaux
j’ai vu son corps étendu d’un bout à l’autre
et j’ai plongé dans sa lumière qui pénétrait d’une chambre à l’autre
l’arbre à fouets striant de minces traînées d’obscurité
le corps immensément douloureux – c’était une journée plus douce qu’une femme
j’ai vu sous les lits
de lourdes masses d’ombres
prêtes à voler autour des voleurs endormis
dans la paume molle de leurs lits
j’ai vu accrochées aux oreilles les auréoles
de lourdes masses gardiennes aux poings noirs
et marchant au milieu écriture sans répit
la pluie rompant des ailes grises et des prismes
de courtes volontés phosphorescentes perdues parmi les hachures du rire
leur trot réveillant les champs fermés par les yeux
sans bruit se vissant sur l’écrou de la margelle du puits
de rares halètements d’herbes folles
et puis des catacombes d’oiseaux les oiseaux
fuyant à travers les tentacules soumises
les frères apprivoisés dans la glace
les yeux de faïence fixés aux enclos des patries
où l’on jette les terres dans des flaques de cadavres et d’urine
plus loin j’ai vu les cils qui se pressent autour des oiseaux -couronne polaire
et les puissantes chutes des oiseaux de lumière
sur le monde enflammée de journées sans issue
et puis je n’ai plus rien vu
quelqu’un a fermé bruyamment la porte
– amie pleureuse à fond de cale –
la nuit s’est recroquevillée en moi

 

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Midis Gagnés, Entre-temps: De fil en aiguille (1936-39) – Tristan Tzara

mai 17, 2012 Laisser un commentaire

 

le serrurier fourbit l’ombre séculaire
le menuisier à petits coups tape sur la peur de la mort
le jardinier plante des draps sur des tertres de fumée
mais l’aveugle ramasse toujours la suie

le mécanicien tourne le miroir du tournesol
à l’envers du monde où sont les infirmières
elles vont au cinéma au bois aux champignons
mais les invalides sonnent les feuilles mortes

quand le cultivateur arrache l’écharde de lumière
aucun frisson ne parcourt la parole de l’endormeur
le berger secoue la grise lande
mais le marin n’échappe à la risée de la durée

oh brave animalier dans l’œuf de la douleur
l’enfanteur de brises est tombé sous sa main
matin mainmise sur le silence du routier
mais le vitrier fournit les cailloux

et les enfants sont morts les meuniers debout
les fous plus nombreux que les lucarnes de leurs ans
courant à l’école sur le fil des couturiers
les limiers montent dans les greniers du langage

attention le souffleur de verre vide la crécelle
ne t’approche pas trop de la ville qui fume
le pêcheur soulève le voile des pleurs
mais le facteur ranime de vieux fusils

dans chaque main mortelle se glisse un triste sire
chaque vent d’hiver nous porte aux portes des pâtissiers
le ramoneur est là il est dans de beaux draps
mais sur le képi du général paix et cendres

le charbonnier a dans la peau les bruits de l’armoire
pas un chien n’aboie quand passe l’ébéniste
c’est un vieux pharmacien habillé de plâtre
mais le gardien lui se bat avec la nuit

il y a des boulangers dans la forêt des familles
et des savetiers qui savent le latin du ciel
ce sont encore des princes dans l’herbe des géants
mais le maraudeur baratte la solitude

n’était sur le village un halo de plâtriers
le quai enflerait-il des gants d’embaumeurs
voici clopin-clopant la toux du médecin qui monte
mais le cocher tire l’escalier par la barbe

les puisatiers se donnent à cœur joie
quand les géomètres rompent l’or du temps trottant
et les mineurs retournent la mesure de la terre
mais les écoliers en portent le poids

est-il vrai bûcheron le sentier sort de ta tête
comme le pâtre rameur à belles dents
du rocher incendie gisant dans le fossé
mais le fermier ne l’entend pas de cette oreille

ainsi vont les charpentiers à la foire aux médisances
ainsi déroulent les acteurs les tréfonds des trépassés
et les chapeliers leurs vérités de rubans
mais le musicien en tire les conséquences de blé sourd

rien n’échappe aux doigts de l’architecte
dans les yeux du parc l’horloger s’installe à son banc
l’arroseur des rues fait la part de peine à la raison
mais l’oiseleur rit dans sa ruse blanche

le paveur a mis sa cruche sur la tête
où sont-ils les cavaliers qui foraient la montagne
l’aubergiste enfile des dents de sanglier
mais la servante boit son dernier soupir

amants amants de corps et âme
les chasseurs ont perdu la partie de campagne
et les carillonneurs aiguisant la tempête
messieurs les fossoyeurs enlevez vos chapeaux

 

 

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