Archive

Posts Tagged ‘prose’

Passacaille (1969) – Robert Pinget

décembre 11, 2017 Laisser un commentaire

Que nous n’ayons pas encore trouvé une phrase, depuis le temps, pour nous en passer de la nature, une phrase qui retienne tout l’ensemble, on dirait le matin l’estomac plein jusqu’au soir où devant le coucher du soleil on la redirait la bouche pâteuse, plus besoin de sommeil ni de plaisir, phrase nourrissante, apaisante, la panacée, en désherbant le pré, en lavant le Z des autres, alimentaire, potable, éclairante, jusqu’au jour…
Cette phrase.
Pas encore trouvée.
Tu comprends dirait-il, pas encore trouvée.

Publicités
Catégories :Citations Étiquettes : , , ,

Cette voix (1975) – Robert Pinget

décembre 11, 2017 Laisser un commentaire

Pulvériser c’est réduire en poussière.
Légende ce qui doit être lu.
Pied à pied cette rédemption.
Mais alors moi qui vous cause ceusses qui la renient je les comprends.
[…]
Le doux avril ouais.
La malchance ouais.
Le rêve ah bénédiction venez.
Le temps où il surgissait d’une citrouille nous allons voir nous allons dire nous allons ouais refaire des phrases seul moyen de les liquider. Une grande phrase qu’il faudra bien désavouer pour resplendir hors de l’affreux ossuaire.

Catégories :Citations Étiquettes : , , ,

Le Rendez-vous d’un soir d’hiver (1933) – Joë Bousquet

octobre 23, 2016 Laisser un commentaire

C’est alors qu’Annie acheva d’écarter dans mon cœur le fragile tissu de son apparence et qu’elle s’introduisit, me sembla-t-il, en moi vivante, par l’effet d’une opération que ne me dévoilait aucune image. Elle se donnait comme une révélation à la veille d’être totale, et qui passait sur moi dans une annonce de douceur.
[…]
Annie vivait en moi comme si son regard avait chassé le mien. On aurait dit que sa présence m’accablait et ne se révélait qu’à travers l’invisibilité d’un monde où elle était seule à pouvoir m’accueillir.

Catégories :Citations Étiquettes : , , ,

Le médisant par bonté (1945) – Joë Bousquet

septembre 17, 2015 Laisser un commentaire

« Les morts ne sont pas aveugles, ils ont des yeux qui nous suppriment. Ils nous regardent comme si nous n’avions jamais été. […] Alors, je l’ai vu, sur le noir de la glace, les yeux clos dans le capitonnage de satin qui double les cercueils et il avait les deux mains croisées sur la poitrine, comme un homme qui attend d’être jugé. Je n’ai rien dit, je craignais de ne pouvoir parler et, depuis ce jour, je prie pour qu’il ait la paix, puisque les morts ne savent plus imaginer le bonheur. Tout ce qui a fait leur existence est sur eux comme un amour fini. Ils connaissent tout et rien ne les reconnaît. […] Ils nous voient et nous n’avons pas d’yeux pour ce qu’ils sont. »

Catégories :Citations Étiquettes : , , ,

Compact (1966) – Maurice Roche

mars 13, 2015 Laisser un commentaire

Jouer quinton au vif du divin sadinet (piccina frottifrottola)

Jouter quintan d’un nerf préféré (la foutre (l’envoyer) en l’air!)

Je branlois le rifloir, piquois des deux : Sus au point de fuite sliop-snas-noc!

Je rassemblois toute ma volonté à l’extrême pointe de l’espafut jusqu’à ce qu’iceluy se monstrât roide et tencdu à poinct; puis entamais la partie, m’escrimois au pertuis :
– Baisoigne! hurlait la folle. Aboule ton bise-nénesse…

J’attrapois et tripotois popotin

timbré en coeur d’un cache-fri-fri de neuille aux retroussis kif-kif la calotte sommée d’une houppe soutenue par deux jambots holpifs.
Avec ce cri de guerre : « Montjoie Sainte Bitte! » Et le slogan : « Et con soumis mour igné ».

Maintenant, hormis son blase, je la cognoissois à fond… (soit : Mézigue aiguisant zigzag le tout sur le tout – sachant que la chose estoit du machin autre ou du truc.)

Nossucénos son écusson, je voyais rouge et gueulais : « -Taïaut! Au pal el contre-pal… A la pile – flanqué – à la fasce! » (De senestre à dextre) Taillois tranche « Pas de quartier! » Tranchois tronche (de dextre à senestre), voir tronchois tranche (selon que j’estois en face, ou en face de qui en face etc…)

Je béhouardais à m’en bistourner le gros-bois; poussois du col et appuyois au cul de telle force que les sangles les sursangles les arçons les bricoles m’en pensèrent rompre.

Lors cuydois enfiler, outre d’outre en outre la môme, le pajot, le hachoir à broquilles, la table de nuit, le mur d’en face, le gnare d’à-côté et sa grognasse d’Amerloque, le plancher tous les étages en descendant… et en montant ; ça crevait le plafond, le toit, et fonçait à tombeau ouvert – propulsé par des siècles de volonté de survivre, à en clamser – vers les espaces stellaires, infinis, au silence éternel, etc…

Et – regressus ad originem pour coïncider avec la cosmogonie – ça remontait le cours du temps, « à rebrousse-poil », jusqu’au pithécanthrope qui en glouissait, créant un embryon de langage féroce (meuglement complémentaire de l’harmonie préétablie des sphères que j’essayais, à travers la nana, d’arracher progressivement au chaos constitué par le « bruit de fond universel ».

[…]

ET VENUS EST VENUE EVE NUE AI VEINE EUE…

Catégories :Citations Étiquettes : , , ,

La Dislocation (1974) – Armand Farrachi

mars 2, 2015 Laisser un commentaire

Ainsi, puisque l’on va partir, il faut que tout soit prêt. C’est-à-dire tous les objets, les armes, les selles, les habits ; que tout soit astiqué, frotté, ciré, comme pour la parade, le tournoi. Il faudrait aussi que tout soit compté et empilé, afin que rien ne manque. Rien. Il faudrait faire affûter les épées, vérifier l’état des sangles, s’assurer de l’efficacité de la cotte. Il le faut, sinon comment partir ? Comment partir si la boucle manque au ceinturon ou la bride au harnais ? Peut-on s’aventurer si loin de sa terre, si loin, sans qu’aient été raccommodés les accrocs du surcot ou redressées les bosses du heaume ? Non. On ne peut pas. On va partir, c’est sûr, réglé, il n’y a pas à revenir là-dessus. Mais on ne part pas comme cela, le nez à l’air et l’âme au vent. Autant dire tout nu. On ne l’imagine pas. Personne. D’ailleurs, qui le soutiendrait ? Qui le pourrait ? Personne. On part ? Très bien, qu’on parte ; parfait. Mais qu’au moins il s’agisse d’un départ, d’un vrai départ, pas d’un déplacement de gueux. Et même, qu’il y ait des drapeaux, des oriflammes, des bannières, et même de la musique et des tambours. Et tout. Et des malles ! Il faudrait des malles, des coffres, des caisses ; par dizaines dans des charrettes, des convois de charrettes. Ou plutôt, non. Qu’on parte sans rien, tout seul, dans le dépouillement ; que rien ne nous distingue des autres ; et même, que rien nous distingue non plus des chevaux, et de la terre, de la pierre, du bois, des feuilles et de la pourriture ; qu’on ne nous reconnaisse pas parmi les loups et les bêtes sauvages ; qu’on se confonde avec le terreau noir des forêts, l’humus mouillé, la poussière, la boue. Pas de tambours, pas de bannières. Le silence, le vent, la pluie. Qu’on parte la nuit, quand tous dormiront, sans bruit. Et qu’on se taise. Pas un mot, pas de cris, pas de larmes, pas de gestes. Il faut que les sabots des chevaux soient enveloppés dans des chiffons épais, et que nos pieds le soient aussi, et nos mains ; que notre tête soit recouverte d’un sac ; qu’on ait des tampons dans la bouche et les oreilles, des bandeaux devant les yeux. Voilà. On ne partira pas par convois, ni par groupes, ni par deux. On partira un par un. Chacun montera son cheval et partira seul, la nuit, sans faire de bruit. Sans selle, sans étriers, sans rênes, couvert de fourrures et de peaux de bêtes. On s’accrochera à la crinière du cheval. Quand on aura froid on se couchera sous lui et quand on aura faim on pourra mordre de grands morceaux dans sa chair crue. Et s’il crie, on criera plus fort que lui.

Catégories :Citations Étiquettes : , , ,

Hécate (1928) – Pierre Jean Jouve

février 14, 2015 Laisser un commentaire

Ma joie était profonde. Pierre Indemini m’aimait pour moi. En même temps, retournements bizarres, c’est moi qui aimais enfin et c’est ma propre figure que j’adorais. Moi la triste figure j’effrayai aussitôt le monde par « mon appétit féroce », ma gaieté et mes idées magnifiques. Mais avant il faut que je raconte l’histoire de la ligne bleue. De 20 à 23 ans peut-être, j’avais observé un rite secret. C’était la ligne bleue et cela me consolait drôlement de la solitude. Sur mon corps après le bain je traçais avec du fard au milieu de la poitrine une ligne bleue sinueuse. Quand le soir je trouvais la ligne bleue (toujours comme si je l’avais oubliée) j’éprouvais une joie d’enfant, je battais des mains. Ou alors je m’attendrissais dans quelque méditation de moi-même? Aussitôt après la soirée du Jack je recommençai la ligne bleue, en ayant le sentiment que mon rite avait désormais une beauté que rien n’eût pu lui donner auparavant. Le bonheur que j’en retirais était si intense que je ne voulais surtout point, par un acte avec Pierre, toucher à mes secrets amoureux ainsi réunis ensemble. Je vivais dans le fantastique : la ligne et Pierre étaient les rêves de ma propre beauté, avec des échos étranges, des musiques arrachées à l’air surgissaient dans le fond de mes oreilles. Oh que c’était merveilleux : tout cela il l’ignorait. Je lui disais beaucoup de tendresses, et pas celles de la vraie profondeur.

Catégories :Citations Étiquettes : , , ,