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Les cahiers de Malte Laurids Brigge (1910) – Rainer Maria Rilke

novembre 18, 2014 Laisser un commentaire

Je suis couché dans mon lit, à mon cinquième étage, et mon jour, que rien n’interrompt, est comme un cadran sans aiguilles. De même qu’une chose qui était longtemps perdue, se retrouve un matin à sa place, ménagée et bonne, presque plus neuve qu’au jour de la perte, comme si elle avait été confiée aux soins de quelqu’un, – de même se retrouvent çà et là sur la couverture de mon lit des choses perdues de mon enfance et qui sont comme neuves. Toutes les peurs oubliées sont de nouveau là.

La peur qu’un petit fil de laine qui sort de l’ourlet de la couverture ne soit dur, dur et aigu comme une aiguille en acier; la peur que ce petit bouton de ma chemise de nuit ne soit plus gros que ma tête, plus gros et plus lourd; la peur que cette petite miette de pain ne soit en verre lorsqu’elle touchera le sol et qu’elle ne se brise, et le souci pesant qu’en même temps tout ne soit brisé, qu’à jamais tout ne soit brisé; la peur que ce bord déchiré d’une lettre ouverte ne soit un objet défendu, un objet indiciblement précieux pour lequel nul endroit de la chambre ne serait assez sûr; la peur d’avaler, si je m’endormais, le morceau de charbon qui est là devant le poêle; la peur qu’un chiffre quelconque ne puisse commencer à croître dans mon cerveau jusqu’à ce qu’il n’y ait plus place pour lui en moi; la peur que ma couche ne soit en granit, en granit gris; la peur de crier et qu’on n’accoure à ma porte et qu’on ne finisse par l’enfoncer; la peur de me trahir et de dire tout ce dont j’ai peur, et la peur de ne pouvoir rien dire, parce que tout est indicible, et les autres peurs… les peurs.

J’ai prié pour retrouver mon enfance, et elle est revenue, et je sens qu’elle est toujours dure comme autrefois et qu’il ne m’a servi à rien de vieillir.

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La cave (1976) – Thomas Bernhard

décembre 2, 2012 Laisser un commentaire

La guerre était leur sujet favori. Les femmes parlaient de leurs maris et les maris parlaient des théâtres d’opérations où ils avaient été. Le plaisir des femmes à raconter leur vie était à son comble quand elles parlaient des blessures de leurs maris ; les maris continuaient à avoir des yeux toujours tournés vers Smolensk, Stalingrad, Calais, El-Alamein ou Navik. Après en avoir entendu parler des centaines de fois, il nous fallait presque tous les jours revenir à ces théâtres d’opérations. Quant aux blessures nous les connaissions jusque dans les plus petits détails, les moins apparents. Que la vessie de quelqu’un ne fonctionnait plus à cause d’un éclat d’obus qui lui avait éraflé les testicules à Sébastopol, nous entendions sans cesse sa femme le raconter dans tous les détails. Les femmes parlaient de la captivité de leurs maris et nous avions par elles, pour ainsi dire de seconde main, une description des conditions qui régnaient dans les camps russes, américains et anglais. Dans la tête des hommes du peuple, les théâtres d’opérations, peu leur importe qu’ils soient caractérisés par une victoire ou une défaite, sont les sommets de toute leur vie. Celui qui avait un père ou un oncle n’entendait parler presque toujours que de leurs exploits, même de leurs défaites ils avaient fait des actions héroïques, sans aucune gêne ils ornaient l’horizon du souvenir de leurs cochonneries et polissonneries pendant la guerre et ils en faisaient autant de décorations. Dans le sous-sol, les femmes racontaient avec la passion de la participation la plus intime les actions d’éclat de leurs maris, les atrocités des ennemis. Les rapatriés avaient toujours de grandes phrases héroïques à la bouche, seuls ceux d’entre eux qui étaient effectivement mutilés pour toute leur vie gardaient le silence, il n’y avait rien à en tirer.

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L’homme sans qualités (1930-1932) – Robert Musil

novembre 30, 2012 Laisser un commentaire

Mais quand l’esprit demeure tout seul, substantif nu, glabre comme un fantôme à qui l’on aimerait prêter un suaire, qu’en est-il donc? On peut lire les poètes, étudier les philosophes, acheter des tableaux, discuter toute la nuit: mais ce que l’on y gagne, est-ce de l’esprit? En admettant même que l’on en gagne, le possédera-t-on pour autant? Cet esprit-là est si étroitement lié à la forme fortuite qu’il a prise pour entrer en scène! Il passe à travers celui qui aimerait l’accueillir, ne lui laissant qu’un ébranlement léger. Qu’allons-nous faire de tout cet esprit? On ne cesse d’en produire en quantités proprement astronomiques sur des tonnes de papier, de pierre et de toile, on ne cesse pas davantage d’en ingérer, dans une gigantesque dépense d’énergie nerveuse: qu’en advient-il ensuite? Disparaît-il comme un mirage? Se dissout-il en particules? Se soustrait-il à la loi terrestre de la conservation de la matière? Les parcelles de poussière qui descendent au fond de nous et lentement s’y immobilisent n’ont aucun rapport avec la dépense faite. Où est-il parti? Où est-il, qu’est-il? Peut-être se formerait-il autour de ce mot « esprit », si l’on en savait davantage, un cercle de silence angoissé…
Le soir était tombé. Des maisons, comme arrachées de l’espace, de l’asphalte, des rails d’acier, formaient le coquillage de plus en plus froid de la ville. La coquille mère, bondée de mouvements humains, ingénus, joyeux ou rageurs, où tout un chacun commence par une gouttelette jaillissante, giclante, débute par une petite explosion, est accueilli et refroidi par les parois, s’adoucit et s’immobilise, reste délicatement accroché à l’enveloppe interne de la coquille mère, et finalement se fige en une petite graine contre la cloison. Ulrich pensa tout à coup: « Pourquoi ne me suis-je pas fait pèlerin? » Ses sens entrevoyaient une vie pure, absolue, d’une fraîcheur consumante comme l’air limpide. Celui qui ne veut pas dire « oui » à la vie devrait au moins lui opposer le « non » des saints; pourtant, y penser sérieusement était impossible. Il n’aurait pas pu davantage se faire aventurier, bien que cette vie-là dût ressembler à d’éternelles fiançailles, que ses membres et son courage en devinassent les plaisirs. Il n’avait pu devenir un poète, ni l’un de ces désillusionnés qui ne croient plus qu’à l’argent et à la violence, encore qu’il eut des dispositions pour tout cela. Il oublia son âge, s’imagina qu’il avait vingt ans: alors déjà, néanmoins, une décision intérieure voulait qu’il ne pût rien devenir de tout cela; quelque chose de plus puissant l’empêchait d’y atteindre. Pourquoi donc vivait-il d’une manière si peu claire, si indécise? Sans aucun doute, se disait-il, ce qui l’exilait dans cette existence anonyme et confinée n’était pas autre chose que cette obligation de lier et de délier le monde que l’on appelle, d’un mot que l’on n’aime pas rencontrer sans épithète, l’esprit. Ulrich ne savait même pas pourquoi, mais il devint brusquement triste et pensa: « Tout simplement, je ne m’aime pas. » Dans le corps gelé et pétrifié de la ville il sentait battre, tout au fond, son coeur. Il y avait là quelque chose en lui qui n’avait jamais voulu rester nulle part, sentant le long de lui les murs du monde et se disant qu’il y en avait encore des millions d’autres; ce Moi, goutte dérisoire, lentement refroidie, qui ne voulait pas céder son feu, son minuscule noyau de feu.

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