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Le Mystère de la charité de Jeanne d’Arc (1910) – Charles Péguy

MADAME GERVAISE

(Un grand silence.)

Un espoir te restait. Tu venais sur tes douze ans. Dans cette grande détresse tu attendais au moins, tu te disais qu’elle finirait bientôt, car tu approchais de la communication du corps de Notre-Seigneur, tu touchais à la communication du corps de Notre-Seigneur, et la communication du corps de Notre-Seigneur guérit tous les maux.

(Un grand silence.)

L’heure est venue, l’heure attendue ; l’heure attendue, l’heure préparée de toute éternité.

L’heure que tu attendais depuis des jours et des jours, l’heure que tu attendais depuis ton baptême, l’heure que tu attendais de toute éternité. Depuis ton éternité.

Le jour est venu, le grand jour, tu as reçu communication du corps de Notre-Seigneur.

À ton tour, après des milliers et des milliers et des centaines de milliers d’autres, après des centaines et des milliers de milliers de chrétiennes ; à ton tour, chrétienne et paroissienne, comme tant et tant de chrétiennes, comme tant et tant de paroissiennes, comme tant de saintes mêmes, à ton tour tu as reçu le corps de Notre-Seigneur-Jésus-Christ, le même corps de Notre-Seigneur-Jésus-Christ.

Après quatorze siècles, à ton tour de recevoir. À ton tour d’approcher.

À ton tour tu reçus pour la première fois le corps de Notre-Seigneur-Jésus-Christ.

Jour attendu. Jour d’un deuil infini, car la communication du corps de Notre-Seigneur guérit tous les maux ; et tu te retrouvas le soir ; et tu étais seule ; et tu avais reçu le même corps, le même que les saints et que les saintes ont reçu ; et la communication du corps de Notre-Seigneur guérit tous les maux ; et Dieu était venu ; et le soir tu te retrouvas seule dans la même situation ; mais elle n’était pas la même, elle était infiniment pire ; tu te retrouvas dans la même souffrance ; elle n’était pas la même, elle était infiniment pire, elle était devenue infinie ; tu te retrouvas dans la même détresse ; la même, la même, hélas ; mais elle n’était pas la même ; elle était devenue infiniment pire, elle était devenue infinie ; elle était devenue autre ; car le plus grand médecin du monde était passé, et il n’y avait rien fait.

La même solitude. Dans la même solitude. Et elle n’était plus la même.

Ce n’était plus avant. C’était après. Au soir de ta journée. Avant c’était une grande détresse. Mais ce n’était qu’une grande détresse qui attendait le remède. Après c’était une grande détresse qui n’attendait plus le remède. C’était une grande détresse où le remède avait passé. En vain. La même détresse : une détresse autre, infiniment autre, infiniment pire ; infiniment éprouvée, infiniment vérifiée ; devenue infinie ; puisque le seul remède du monde était passé dessus ; et qu’il n’y avait rien fait.

De la même, partant de la même, restant la même, devenue autre, infiniment autre. Avant, après.

Car l’heure du soir est infiniment autre que la même heure du matin.

(Brusquement, presque brutalement 🙂

Enfin tu avais manqué ta première communion.

(Un silence.)

(Sombre 🙂

C’est presque pire que si on manquait le jour de son jugement et le jour de sa mort.

JEANNETTE

(Un long silence.)

C’est vrai.

Il est vrai que mon âme est douloureuse à mort ; je suis dans une détresse ; je n’aurais jamais cru que la mort de mon âme fût si douloureuse.

Tous ceux-là que j’aimais sont absents de moi-même.

MADAME GERVAISE

Même Dieu. C’est cela, tous.

JEANNETTE

Tous ceux que j’aimais sont absents de moi.

MADAME GERVAISE

La damnation c’est cela ; c’est cela la perdition même.

JEANNETTE

Tous ceux que j’aime sont absents de moi : c’est ce qui m’a tuée sans remède…

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