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La Dislocation (1974) – Armand Farrachi

Ainsi, puisque l’on va partir, il faut que tout soit prêt. C’est-à-dire tous les objets, les armes, les selles, les habits ; que tout soit astiqué, frotté, ciré, comme pour la parade, le tournoi. Il faudrait aussi que tout soit compté et empilé, afin que rien ne manque. Rien. Il faudrait faire affûter les épées, vérifier l’état des sangles, s’assurer de l’efficacité de la cotte. Il le faut, sinon comment partir ? Comment partir si la boucle manque au ceinturon ou la bride au harnais ? Peut-on s’aventurer si loin de sa terre, si loin, sans qu’aient été raccommodés les accrocs du surcot ou redressées les bosses du heaume ? Non. On ne peut pas. On va partir, c’est sûr, réglé, il n’y a pas à revenir là-dessus. Mais on ne part pas comme cela, le nez à l’air et l’âme au vent. Autant dire tout nu. On ne l’imagine pas. Personne. D’ailleurs, qui le soutiendrait ? Qui le pourrait ? Personne. On part ? Très bien, qu’on parte ; parfait. Mais qu’au moins il s’agisse d’un départ, d’un vrai départ, pas d’un déplacement de gueux. Et même, qu’il y ait des drapeaux, des oriflammes, des bannières, et même de la musique et des tambours. Et tout. Et des malles ! Il faudrait des malles, des coffres, des caisses ; par dizaines dans des charrettes, des convois de charrettes. Ou plutôt, non. Qu’on parte sans rien, tout seul, dans le dépouillement ; que rien ne nous distingue des autres ; et même, que rien nous distingue non plus des chevaux, et de la terre, de la pierre, du bois, des feuilles et de la pourriture ; qu’on ne nous reconnaisse pas parmi les loups et les bêtes sauvages ; qu’on se confonde avec le terreau noir des forêts, l’humus mouillé, la poussière, la boue. Pas de tambours, pas de bannières. Le silence, le vent, la pluie. Qu’on parte la nuit, quand tous dormiront, sans bruit. Et qu’on se taise. Pas un mot, pas de cris, pas de larmes, pas de gestes. Il faut que les sabots des chevaux soient enveloppés dans des chiffons épais, et que nos pieds le soient aussi, et nos mains ; que notre tête soit recouverte d’un sac ; qu’on ait des tampons dans la bouche et les oreilles, des bandeaux devant les yeux. Voilà. On ne partira pas par convois, ni par groupes, ni par deux. On partira un par un. Chacun montera son cheval et partira seul, la nuit, sans faire de bruit. Sans selle, sans étriers, sans rênes, couvert de fourrures et de peaux de bêtes. On s’accrochera à la crinière du cheval. Quand on aura froid on se couchera sous lui et quand on aura faim on pourra mordre de grands morceaux dans sa chair crue. Et s’il crie, on criera plus fort que lui.

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