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Le spectateur émancipé : L’image pensive (2008) – Jacques Rancière

L’histoire se bloque sur un tableau. Mais ce tableau marque une inversion de la fonction de l’image. La logique de la visualité ne vient plus supplémenter l’action. Elle vient la suspendre, ou plutôt la doubler.
C’est ce qu’un autre romancier, Flaubert, peut nous faire comprendre. Chacun des moments amoureux qui ponctuent Madame Bovary est en effet marqué par un tableau, une petite scène visuelle : une goutte de neige fondue qui tombe sur l’ombrelle d’Emma, un insecte sur une feuille de nénuphar, des gouttes d’eau dans le soleil, le nuage de poussière de la diligence. Ce sont ces tableaux, ces impressions fugitives passives qui déclenchent les événements amoureux. C’est comme si la peinture venait prendre la place de l’enchaînement narratif du texte. Ces tableaux ne sont pas le simple décor de la scène amoureuse ; ils ne symbolisent pas non plus le sentiment amoureux : il n’y a aucune analogie entre un insecte sur une feuille et la naissance d’un amour. Ce ne sont donc plus des compléments d’expressivité apportés à la narration. C’est bien plutôt un échange des rôles entre la description et la narration, entre la peinture et la littérature. Le processus d’impersonnalisation peut se formuler ici comme l’invasion de l’action littéraire par la passivité picturale. En termes deleuziens, on pourrait parler d’une hétérogenèse. Le visuel suscité par la phrase n’est plus un complément d’expressivité. Ce n’est pas non plus une simple suspension comme la pensivité de la marquise de Balzac. C’es l’élément de la construction d’une autre chaîne narrative : un enchaînement de micro-événements sensibles qui vient doubler l’enchaînement classique des causes et des effets, des fins projetées, de leurs réalisations et de leurs conséquences. Le roman se construit alors comme le rapport sans rapport entre deux chaînes événementielles : la chaîne du récit orienté de son commencement vers la fin, avec noeud et dénouement, et la chaîne des micro-événements qui n’obéit pas à cette logique orientée mais qui se disperse d’une manière aléatoire sans commencement ni fin, sans rapport entre cause et effet.

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