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Archive for janvier 2015

Le spectateur émancipé : L’image pensive (2008) – Jacques Rancière

janvier 19, 2015 Laisser un commentaire

L’histoire se bloque sur un tableau. Mais ce tableau marque une inversion de la fonction de l’image. La logique de la visualité ne vient plus supplémenter l’action. Elle vient la suspendre, ou plutôt la doubler.
C’est ce qu’un autre romancier, Flaubert, peut nous faire comprendre. Chacun des moments amoureux qui ponctuent Madame Bovary est en effet marqué par un tableau, une petite scène visuelle : une goutte de neige fondue qui tombe sur l’ombrelle d’Emma, un insecte sur une feuille de nénuphar, des gouttes d’eau dans le soleil, le nuage de poussière de la diligence. Ce sont ces tableaux, ces impressions fugitives passives qui déclenchent les événements amoureux. C’est comme si la peinture venait prendre la place de l’enchaînement narratif du texte. Ces tableaux ne sont pas le simple décor de la scène amoureuse ; ils ne symbolisent pas non plus le sentiment amoureux : il n’y a aucune analogie entre un insecte sur une feuille et la naissance d’un amour. Ce ne sont donc plus des compléments d’expressivité apportés à la narration. C’est bien plutôt un échange des rôles entre la description et la narration, entre la peinture et la littérature. Le processus d’impersonnalisation peut se formuler ici comme l’invasion de l’action littéraire par la passivité picturale. En termes deleuziens, on pourrait parler d’une hétérogenèse. Le visuel suscité par la phrase n’est plus un complément d’expressivité. Ce n’est pas non plus une simple suspension comme la pensivité de la marquise de Balzac. C’es l’élément de la construction d’une autre chaîne narrative : un enchaînement de micro-événements sensibles qui vient doubler l’enchaînement classique des causes et des effets, des fins projetées, de leurs réalisations et de leurs conséquences. Le roman se construit alors comme le rapport sans rapport entre deux chaînes événementielles : la chaîne du récit orienté de son commencement vers la fin, avec noeud et dénouement, et la chaîne des micro-événements qui n’obéit pas à cette logique orientée mais qui se disperse d’une manière aléatoire sans commencement ni fin, sans rapport entre cause et effet.

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Le Baphomet (1963) – Pierre Klossowski

janvier 19, 2015 Laisser un commentaire

A peine sur ces propos ont-ils vidé leurs coupes que, attablé un peu plus à l’extrémité, entre le Visiteur et le Sénéchal, l’un des dignitaires se lève : le Grand Maître n’aurait-il pas jusqu’alors reconnu en lui le Commandeur de Saint-Vit, lui aussi convive présent à ce repas solennel? Le voici debout qui tout pâle, ne cessant de secouer la tête, quitte la table et va presque chancelant vers le fond opposé de la salle : il disparaît. Pourquoi le Grand Maître respire-t-il maintenant plus librement? Il déteste ce souffle qui s’est ouvert à lui tel un abîme : quand donc? Quelque chose depuis lors les modifie l’un et l’autre, qui demeure cependant.
Si bien qu’une main d’adolescent, la même depuis toujours, de nouveau vient de lui verser à boire, main aux doigts effilés où brillait un diamant. Le jeune garçon est là, derrière le siège du Frère Lahire lequel fait face au Grand Maître et au nouveau Chapelain, assis à la dextre de Sire Jacques; et plus à l’extrémité, entre le Visiteur et le Sénéchal, le Commandeur… La situation est la même : Ogier de nouveau s’est rangé parmi les autres pages, ses aînés. Le Grand Maître va tout de suite s’apercevoir de la pureté de ses traits, de la grâce de sa taille; déjà il s’apprête à demander à Lahire : « Qui vient de nous servir?… »
Mais une éternité s’est réfléchie dans l’eau du diamant du page, laquelle vient de couper l’éternité du Grand Maître : c’est à ce moment qu’il parle comme si de n’avoir vécu jamais sur terre fût pour lui, Grand Maître, son état essentiel.

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