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Archive for novembre 2014

Les cahiers de Malte Laurids Brigge (1910) – Rainer Maria Rilke

novembre 18, 2014 Laisser un commentaire

Je suis couché dans mon lit, à mon cinquième étage, et mon jour, que rien n’interrompt, est comme un cadran sans aiguilles. De même qu’une chose qui était longtemps perdue, se retrouve un matin à sa place, ménagée et bonne, presque plus neuve qu’au jour de la perte, comme si elle avait été confiée aux soins de quelqu’un, – de même se retrouvent çà et là sur la couverture de mon lit des choses perdues de mon enfance et qui sont comme neuves. Toutes les peurs oubliées sont de nouveau là.

La peur qu’un petit fil de laine qui sort de l’ourlet de la couverture ne soit dur, dur et aigu comme une aiguille en acier; la peur que ce petit bouton de ma chemise de nuit ne soit plus gros que ma tête, plus gros et plus lourd; la peur que cette petite miette de pain ne soit en verre lorsqu’elle touchera le sol et qu’elle ne se brise, et le souci pesant qu’en même temps tout ne soit brisé, qu’à jamais tout ne soit brisé; la peur que ce bord déchiré d’une lettre ouverte ne soit un objet défendu, un objet indiciblement précieux pour lequel nul endroit de la chambre ne serait assez sûr; la peur d’avaler, si je m’endormais, le morceau de charbon qui est là devant le poêle; la peur qu’un chiffre quelconque ne puisse commencer à croître dans mon cerveau jusqu’à ce qu’il n’y ait plus place pour lui en moi; la peur que ma couche ne soit en granit, en granit gris; la peur de crier et qu’on n’accoure à ma porte et qu’on ne finisse par l’enfoncer; la peur de me trahir et de dire tout ce dont j’ai peur, et la peur de ne pouvoir rien dire, parce que tout est indicible, et les autres peurs… les peurs.

J’ai prié pour retrouver mon enfance, et elle est revenue, et je sens qu’elle est toujours dure comme autrefois et qu’il ne m’a servi à rien de vieillir.

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La chouette aveugle (1937) – Sadegh Hedayat

novembre 18, 2014 Laisser un commentaire

Lorsque, couché dans mon lit moite et puant la sueur, mes paupières s’alourdissaient et que je m’apprêtais à m’abandonner au non-être et à la nuit éternelle, tous mes souvenirs effacés, toutes mes terreurs oubliées ressuscitaient; peur de voir les plumes de mon oreiller se transformer en lames de poignards, les boutons de ma veste devenir aussi grands que des meules; de voir mon pain se briser comme du verre s’il tombait à terre; peur que, si je m’endormais, l’huile de la lampe ne se répandît sur le sol, incendiant la ville; appréhension d’entendre les pieds du chien résonner, devant la boutique du boucher, comme les sabots d’un cheval, terreur d’entendre le vieux brocanteur éclater de rire devant son étalage et rire à ne plus pouvoir s’arrêter. Peur de voir mes mains se pétrifier; peur de voir mon lit se changer en pierre tombale, pivoter sur ses charnières, m’enterrer et verrouiller ses dents en marbre, terreur panique à l’idée qu’il étoufferait ma voix : j’aurais beau crier personne ne viendrait à mon secours…

Je brûlais d’évoquer le souvenir de mon enfance, mais lorsqu’il venait à moi et que je sentais sa présence, tout était aussi dur et aussi douloureux qu’à cette époque lointaine.

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お遊さま / Miss Oyu (1951) – Kenji Mizoguchi

novembre 18, 2014 Laisser un commentaire

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雪之丞変化 / An Actor’s Revenge (1963) – Kon Ichikawa

novembre 18, 2014 Laisser un commentaire

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Ça cinéma n° 20 : L’image, la mort, la mémoire, dialogues imaginaires (1980) – Raoul Ruiz

novembre 8, 2014 Laisser un commentaire

… On disait que les figures doivent être considérées trois par trois, sans pour autant prétendre que telles trois figures doivent être disposées les unes à côté des autres, mais au contraire, il se présente plusieurs fois le cas de trois figures très éloignées les unes des autres. Ces trois figures, en fait, ne sont que deux, liées par une troisième comme dans le cas de L’Adoration des rois mages du nouveau Thimante dans lequel on peut voir les deux enfants-dieux séparés par la main d’une seule vierge qui tourne la paume vers l’un d’eux et par cette attitude le signale comme le véritable enfant-dieu, malgré l’attitude de recueillement des rois mages devant le faux enfant-dieu.  Dans un tel tableau, on pourrait se tromper en prétendant que ce qui nous le fait comprendre, ce sont les dispositions, ce qui nous fait l’admirer ce sont les qualités. Au lieu d’un tel procédé, nous devrons faire attention et  considérer la main de la vierge comme une figure en elle-même, qui a la même valeur que chacun des enfants-dieux ; et cela doit être ainsi (comme il a été dit plus haut) puisque bien qu’on ne puisse appeler « figure » que la figure humaine, il n’en est pas moins vrai qu’une chose ou une partie d’une figure peut être considérée comme figure dès qu’elle rappelle la figure humaine : les nuages, les arbres dont l’écorce montre d’innombrables figures adhérant à elle comme s’ils en faisaient partie et on a même vu chacune de ces figures être composée d’autres petits corps adhérant à elles. Et on a vu des tableaux dans lesquels la figure humaine devient rien et étant montrée partout ne pas être vue ni considérée avec attention. J’insiste qu’un tel procédé n’étant pas approprié appauvrit l’oeuvre et minimise son auteur. Et dans le tableau du nouveau Thimante il n’y a pas ces exagérations mais allusion pertinente, puisqu’en nous montrant la main de la vierge avec trois doigts repliés et les deux autres qui miment l’attitude des jambes d’un petit homme, nous révèle indirectement qui est le vrai dieu mais ne critique pas en ne méprise pas le faux. Et ceci parce que la paume de la vierge protège le vrai dieu, le montre comme quelqu’un de plus petit et c’est donc cette main qui unit et sépare les deux enfants-dieux en nous montrant un cas dans lequel deux figures distinctes se rencontrent à travers une troisième, laquelle révèle ce qu’elles ont de commun et de différent.

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Pérhindérion n° 2 : Considérations pour servir à l’intelligence de la précédente image [Le martyre de Sainte Catherine, Dürer] (1896) – Alfred Jarry

novembre 8, 2014 Laisser un commentaire

Les roues du supplice s’étant brisées avec explosion et mort des bourreaux, et le ciel ayant foudroyé et tonné des pierres, cependant que le feu terrestre s’écartait de Sainte Catherine, elle eut le col tranché par le fer et ainsi finit.

Il y a autre chose dans cette image, ou mieux cela plus complètement écrit selon l’éternité par les tailles du bois.

La roue est le centre, excentrique un peu, comme est le centre d’un éventail, lequel est complet quoique non disque. Et il y a une manivelle pour mouvoir la roue, et cette roue est double et les deux moitiés tournent en sens inverse, comme aussi s’ouvre l’éventail. Les flammes coulent selon cette rotation comme l’eau d’un moulin, et les tailles du sol de la colline se précipitent vers elles, qui les continuent, et les arbres au-dessus sont d’autres tailles horizontales empilées qui descendent de la réserve de droite, sous un nuage, et alimentent la giration de la roue.

La pluie du ciel choit selon les deux côtés d’un triangle isocèle dont ces tailles horizontales sont la base; la base emplie s’incurve (forme de pluviomètre) et crée le bras droit du bourreau, levant manteau et épée du bras droit; un autre se couvre du bras gauche, levant aussi au vent son manteau selon la ventilation des ailettes de la roue soufflerie, et ils sont les deux oreilles d’un pentagone ou cerf-volant renversé; et la forme du triangle est visible aussi, pour signifier Dieu; le feu Père tonne entre les nuages copersonnels.

Et par dessus la ville, qui est portée par la roue, il y a une colline qui descend du ciel, et qui s’abaisse jusqu’à la terre où sont les bourreaux morts et les feuilles rappel de la roue; et il y a trois étages dans l’image, pour signifier les trois mondes. La colline coule harmonieusement avec les plis de la robe et la belle ligne des muscles jumeaux incurvée, qui sont les jambes de Dürer. Cette robe et ces jambes sont la traîne et la robe d’une plus grande Sainte Décapitée qui remplit l’image, avec la croupe à l’épaule du bourreau, la nombril à l’œil de Catherine, la taille à la ligne terminale horizontale des tailles de la colline. Son cou tranché expire selon l’arête dure des radius de l’homme fuyant, dans le prolongement du seul des traits du nuage qui tonne qui soit non plus estoc mais glaive. Et la tête et la chevelure ont roulé parmi la ville déclive et les arbres vers le moulin de la roue, pour qu’il ait giration nouvelle.

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Six et demi, onze (1927) – Jean Epstein

novembre 6, 2014 Laisser un commentaire

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