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Le chevalier inexistant (1959) – Italo Calvino

Toutes choses bougent dans la page bien lisse ; pourtant rien ne transparaît de cette agitation, rien n’a l’air de changer à la surface. Il en va de mon papier comme de la rugueuse écorce du monde, elle aussi pleine de mouvements et vide de changements : rien qu’une immense couche de matière homogène, qui se tasse et s’agglomère selon des formes et des consistances variables, dans une gamme de coloris nuancés, et que, pourtant, on imagine sans peine étalée sur une surface plate. Bien sûr, elle présente des excroissances villeuses, plumeuses ou noueuses comme carapaces de tortues ; et de temps en temps, ces touffes de plumes ou de poils et ces nodosités donnent l’impression de bouger. Ou bien encore on croit discerner, parmi cet agglomérat de qualités réparties dans toute la nappe de matière uniforme, quelques changements de rapports : et, malgré tout, rien, substantiellement, ne quitte son lieu. Le seul dont on puisse dire à coup sûr que, dans tout mon paysage, il effectue un mouvement, c’est Agilufle : pas le cheval d’Agilufle, ni l’armure d’Agilufle ; non, ce je ne sais quoi de solitaire, d’impatient, de soucieux de soi-même qui voyage à cheval, à l’intérieur d’une armure. Alentour, les pommes de pin choient des branches, les ruisseaux bondissent parmi les cailloux, les poissons nagent dans les ruisseaux, les chenilles broutent les feuilles, les tortues raclent le sol de leur ventre rugueux : mais tout cela n’est que simulacre de mouvement, perpétuel va-et-vient comparable à l’agitation des vagues. Gourdoulou, lui, fait corps avec la lame, s’enroule et se déroule avec elle, emprisonné dans la grande tapisserie des choses, plaqué lui aussi dans cette nappe de matière, parmi les poissons, les pignes, les chenilles, les cailloux et les feuillages : simple protubérance sur l’écorce de l’univers.

Mais qu’il me sera difficile de représenter, sur mon bout de papier, la course de Bradamante, celle de Raimbaut, ou celle du farouche Torrismond ! Ah ! comment faire ? Sur cette étendue bien égale, il faudrait qu’il y eût un renflement très léger, comme on en obtiendrait en grattant le feuillet par-dessous, avec la pointe d’une épingle ; cet imperceptible soulèvement serait, comme le reste, pétri de l’universelle matière, et là, justement se logeraient passion, beauté, douleur, et puis l’affrontement et le mouvement véritables.

Mais comment viendrai-je à bout de cette histoire, si je me mets à saccager ainsi les pages blanches, à y creuser des vallées et des cavernes ? Plutôt que de labourer mon papier de raies et d’égratignures, mieux vaudrait sans doute, afin que mon récit fût plus facile, que je dresse une carte des lieux.

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