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L’homme sans qualités (1930-1932) – Robert Musil

Mais quand l’esprit demeure tout seul, substantif nu, glabre comme un fantôme à qui l’on aimerait prêter un suaire, qu’en est-il donc? On peut lire les poètes, étudier les philosophes, acheter des tableaux, discuter toute la nuit: mais ce que l’on y gagne, est-ce de l’esprit? En admettant même que l’on en gagne, le possédera-t-on pour autant? Cet esprit-là est si étroitement lié à la forme fortuite qu’il a prise pour entrer en scène! Il passe à travers celui qui aimerait l’accueillir, ne lui laissant qu’un ébranlement léger. Qu’allons-nous faire de tout cet esprit? On ne cesse d’en produire en quantités proprement astronomiques sur des tonnes de papier, de pierre et de toile, on ne cesse pas davantage d’en ingérer, dans une gigantesque dépense d’énergie nerveuse: qu’en advient-il ensuite? Disparaît-il comme un mirage? Se dissout-il en particules? Se soustrait-il à la loi terrestre de la conservation de la matière? Les parcelles de poussière qui descendent au fond de nous et lentement s’y immobilisent n’ont aucun rapport avec la dépense faite. Où est-il parti? Où est-il, qu’est-il? Peut-être se formerait-il autour de ce mot « esprit », si l’on en savait davantage, un cercle de silence angoissé…
Le soir était tombé. Des maisons, comme arrachées de l’espace, de l’asphalte, des rails d’acier, formaient le coquillage de plus en plus froid de la ville. La coquille mère, bondée de mouvements humains, ingénus, joyeux ou rageurs, où tout un chacun commence par une gouttelette jaillissante, giclante, débute par une petite explosion, est accueilli et refroidi par les parois, s’adoucit et s’immobilise, reste délicatement accroché à l’enveloppe interne de la coquille mère, et finalement se fige en une petite graine contre la cloison. Ulrich pensa tout à coup: « Pourquoi ne me suis-je pas fait pèlerin? » Ses sens entrevoyaient une vie pure, absolue, d’une fraîcheur consumante comme l’air limpide. Celui qui ne veut pas dire « oui » à la vie devrait au moins lui opposer le « non » des saints; pourtant, y penser sérieusement était impossible. Il n’aurait pas pu davantage se faire aventurier, bien que cette vie-là dût ressembler à d’éternelles fiançailles, que ses membres et son courage en devinassent les plaisirs. Il n’avait pu devenir un poète, ni l’un de ces désillusionnés qui ne croient plus qu’à l’argent et à la violence, encore qu’il eut des dispositions pour tout cela. Il oublia son âge, s’imagina qu’il avait vingt ans: alors déjà, néanmoins, une décision intérieure voulait qu’il ne pût rien devenir de tout cela; quelque chose de plus puissant l’empêchait d’y atteindre. Pourquoi donc vivait-il d’une manière si peu claire, si indécise? Sans aucun doute, se disait-il, ce qui l’exilait dans cette existence anonyme et confinée n’était pas autre chose que cette obligation de lier et de délier le monde que l’on appelle, d’un mot que l’on n’aime pas rencontrer sans épithète, l’esprit. Ulrich ne savait même pas pourquoi, mais il devint brusquement triste et pensa: « Tout simplement, je ne m’aime pas. » Dans le corps gelé et pétrifié de la ville il sentait battre, tout au fond, son coeur. Il y avait là quelque chose en lui qui n’avait jamais voulu rester nulle part, sentant le long de lui les murs du monde et se disant qu’il y en avait encore des millions d’autres; ce Moi, goutte dérisoire, lentement refroidie, qui ne voulait pas céder son feu, son minuscule noyau de feu.

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