Accueil > Citations > Le bavard (1946) – Louis-René des Forêts

Le bavard (1946) – Louis-René des Forêts

Et maintenant, autour de ce chœur enfantin venaient graviter des souvenir échelonnés sur diverses périodes de ma jeunesse, mais de contenus à peu près identiques et ayant pour cadre commun la chapelle de ce collège breton où, débordant d’une ardeur violente, ressentant cruellement l’injustice et la contrainte, j’entretenais à longueur de journée mon orgueil et ma haine. Et soudain je me rappelais de quelle triomphale façon tombait le soleil de l’après-midi en faisceaux couleur safran sur les dalles en mosaïque, sur les guipures illustrées de motifs travaillés qui ornaient l’autel, dorant les candélabres à cinq branches que brandissaient des anges en plâtre écaillé, couronnant d’un nimbe éphémère les cheveux des enfants aux joues polies et plates, aux bouches ouvertes, et la manière dont les moins pieux d’entre eux se penchaient en avant, baissaient la tête et plaquaient habilement une main sur le bas de leur visage quand, las de chanter, ils feignaient de s’abîmer en prières – genre de dissimulation où j’étais passé maître et que je pratiquais fréquemment. Et me revenait aussi à l’esprit le souvenir d’un certain dimanche de mai où j’avais aperçu un gros oiseau touffu, encadré par une des hautes fenêtres ouvertes à deux battants par laquelle s’échappaient habituellement les effluves de l’encens qui me fait vomir, se détachant en gris sur la jeune et frissonnante verdure du marronnier que je voyais resplendir chaque jour sous les couleurs du soleil comme le flanc étincelant d’un vaisseau – tandis que moi, dans mon trou sombre et froid, pareil à une larve, je dépérissais – et avec quelle application furieuse, têtue, insensée, je m’étais efforcé de prêter l’oreille au chant qui montait en boule le long de sa gorge, défiant ainsi la force torrentielle d’un Magnificat crié à tue-tête par deux cents voix, et de quelle poignante façon, lorsqu’un silence religieux s’établit en bas comme un majestueux point d’orgue, l’oiseau fit entendre quelques vocalises pures, presque grêles, mais dont l’ironique désinvolture me causa cette ivresse qui est le désespoir absolu voisin du bonheur.

 

Publicités
Catégories :Citations Étiquettes : , , ,
  1. Aucun commentaire pour l’instant.
  1. No trackbacks yet.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :