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De l’Allemagne (1833) – Henri Heine

L’histoire de la vie d’Emmanuel Kant est difficile à écrire, car il n’eut ni vie ni histoire; il vécut d’une vie de célibataire, vie mécaniquement réglée et presque abstraite, dans une petite rue écartée de Koenigsberg, vieille ville des frontières nord-est de l’Allemagne. Je ne crois pas que la grande horloge de la cathédrale ait accompli sa tâche visible avec moins de passion et plus de régularité que son compatriote Emmanuel Kant. Se lever, boire le café, écrire, faire son cours, dîner, aller à la promenade, tout avait son heure fixe, et les voisins savaient exactement qu’il était deux heures et demie quand Emmanuel Kant, vêtu de son habit gris, son jonc d’Espagne à la main, sortait de chez lui, et se dirigeait vers la petite allée de tilleuls, qu’on nomme encore à présent, en souvenir de lui, l’allée du Philosophe. Il la montait et la descendait huit fois le jour, en quelque saison que ce fût; et quand le temps était couvert ou que les nuages noirs annonçaient la pluie, on voyait son domestique, le vieux Lampe, qui le suivait d’un air vigilant et inquiet, le parapluie sous le bras, véritable image de la Providence.
Quel contraste bizarre entre la vie extérieure de cet homme et sa pensée destructive! En vérité, si les bourgeois de Koenigsberg avaient pressenti toute la portée de cette pensée, ils auraient éprouvé devant cet homme un frémissement bien plus horrible qu’à la vue d’un bourreau qui ne tue que des hommes… Mais les bonnes gens ne virent jamais en lui qu’un professeur de philosophie, et quand il passait à l’heure dite, ils le saluaient amicalement et réglaient d’après lui leur montre.

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On ne doit pas attribuer à un trop grand don prophétique le mérite que j’ai d’avoir annoncé depuis longtemps dans mon livre De l’Allemagne les terribles symptômes des évènements qui ne se sont accomplis que plus tard. Moi qui avais vu couver les oeufs d’où sortirent les nouveaux oiseaux, j’ai pu facilement prédire quelles chansons nouvelles on fredonnerait et sifflerait et gazouillerait plus tard en Allemagne. J’avais vu Hegel assis avec sa triste mine de poule couveuse sur les oeufs funestes, et j’avais entendu son gloussement. Pour dire la vérité, j’ai rarement compris ce pauvre Hegel, et ce n’est que par des réflexions arrivés après coup que je parvins à saisir le sens de ses paroles. Je crois même qu’il ne voulait pas être compris du tout, et que c’est pour cela qu’il avait adopté un langage si morose et si entortillé; la même cause nous explique peut-être aussi sa prédilection pour des personnes dont il était sûr qu’elles ne le comprenaient point, et qu’il pouvait donc avec toute sécurité honorer de son intimité. Leur médiocrité était une garantie de discrétion. C’est ainsi que nous ne pouvions comprendre la grande amitié qui existait entre le profond philosophe Hegel et l’idiot Henri Beer, frère défunt de M. Giacomo Meyerbeer, le grand homme que vous savez; ils étaient inséparables, et le spirituel Félix Mendelsohn expliquait ce phénomène par la malicieuse remarque que Hegel ne comprenait pas ce M. Henri Beer. Mais je pense maintenant que la vraie cause de cette intimité était chez Hegel la conviction parfaite de n’être compris par Henri Beer en rien de ce qu’il disait, et de pouvoir donc sans gêne se livrer en sa présence à tous ses épanchements du moment. D’ailleurs la conversation de Hegel n’était jamais autre chose qu’une espèce de monologue. Il semblait toujours se parler à lui-même avec le ton sépulcral de sa voix sans timbre qui allait très bien à sa pensée. Parfois je fus frappé par la vulgarité baroque de ses images dont beaucoup me sont restées daguerréotypées dans la mémoire. Un soir, dans sa maison, prenant le café après le dîner, je me trouvais à côté de lui dans l’embrasure d’une fenêtre, et moi, jeune homme de vingt ans, je regardais avec extase le ciel étoilé, et j’appelais les astres le séjour des bienheureux. Mais le maître grommela en lui-même: « Les étoiles, hum! hum! les étoiles ne sont qu’une lèpre luisante sur la face du ciel. » – « Au nom de Dieu! m’écriai-je, il n’y a donc pas là-haut un local de béatitude pour récompenser la vertu après la mort? » Mais Hegel, me regardant fixement de ses yeux blêmes, me dit d’un ton sec: « Vous réclamez donc à la fin encore un bon pourboire pour avoir soigné madame votre mère pendant sa maladie ou pour n’avoir pas empoisonné monsieur votre frère? » A ces mots il se retourna tout craintif, mais parut aussitôt rassuré en voyant que ses paroles n’avaient été entendues par personne autre que Henri Beer, qui s’était approché de lui pour l’inviter à une partie de whist.

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