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Celui qui ne m’accompagnait pas (1953) – Maurice Blanchot

La solitude était, je le crois, le mieux exprimée par cette gaieté: un léger rire de l’espace, un fond d’extraordinaire enjouement qui supprimait toute réserve, toute alternative et qui résonnait comme le vide de l’écho, le renoncement au mystère, l’ultime insignifiance de la légèreté. Peut-être ne m’en serais-je pas aperçu si brusquement il ne m’avait demandé: « Pourquoi riez-vous? » Question qui me força à réfléchir, car je ne riais nullement, j’étais plutôt, au sein de la songerie qui avait suivi ma résolution, dans un état peu heureux. Question frappante qui m’avait été posée, me semblait-il, à un moment décisif qui ne correspondait pas à celui-ci, qui évoquait une autre question, un autre jour et, de plus, j’étais saisi à chaque fois qu’il se montrait capable de venir à moi par un chemin que je n’avais pas tracé. J’aurais pu lui demander à quoi visait sa question, mais je trouvai, moi-même, cette réponse: « C’est que je ne suis pas seul. » Ce qu’il traduisit à sa manière: « C’est que vous n’êtes pas là? » Je pris la chose gaiement: « Vous voulez savoir où je suis? Je viens de tirer le rideau des grandes baies, et je regarde. » Je retrouvai là, joyeusement préservé, le petit jardin – à peine un jardin, quelques pas de terre enfermés entre des murs -, qui s’étendait juste devant moi, un peu au-delà des vitres, au-delà mais à ma portée, de sorte qu’en regardant au dehors, j’avais aussi le sentiment de toucher le fond d’un souvenir, sa dernière chance, tant cette petite région me prolongeait, me donnait un peu plus que je n’aurais dû recevoir et qu’à cause de cela je recevais deux fois. Je me ressouvenais du plaisir qu’il m’avait toujours apporté et même à présent, j’étais saisi par cette possibilité inattendue, cette réserve d’espace et de lumière vers laquelle il m’était encore permis de me tourner. Ce n’était pas la splendeur de l’illimité, telle que, là où je vivais et travaillais, dans la petite chambre, la clarté me la donnait à contempler comme le moment unique et l’intensité souveraine du dehors. Ici, rien qu’un petit fragment, quelque chose d’aussi joyeux qu’un arbuste véritable planté au sein d’un rêve. Ce que je voyais, mais j’eus à ce moment l’impression que ce que je voyais lui manquait cruellement. Je fus aussi frappé de la loyauté qui me permettait de le tenir à distance, de ne jamais croire qu’il pouvait jouer sa partie seul. Ce qui me ramena rapidement à ma réponse sur laquelle je vis alors qu’il était resté penché, sans tenir compte de ma contemplation, et je reçus à nouveau la sienne: « C’est vrai, vous n’êtes pas seul, mais nous sommes seuls. »

 

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